Les chiffres sont têtus…et certains sondeurs aussi, qui s’ingénient à les tordre pour leur faire dire ce pour quoi ils sont payés.
Le dernier sondage de l’IFOP[1]confirme que moins d’un français sur quatre souhaite voir encouragée la filière des gaz de schiste pour la production de chaleur et d’électricité, alors que neuf sur dix se prononcent pour encourager la filière des énergies renouvelables. Remarquable clairvoyance des citoyens face au déferlement médiatique pro-gaz de schiste de nombre de politiciens, industriels, universitaires et même « écologiste people »…
Alors comment soutenir l’insoutenable ? Par exemple, en limitant l’échantillon aux lecteurs du Figaro. On obtient un magnifique 72% de favorables à l’exploration du gaz de schiste. La seule conclusion qu’on puisse en tirer, en comparant avec le sondage précédent, c’est que les lecteurs du Figaro ne sont pas représentatifs du peuple français : on s’en doutait un peu. Seraient-ils aveuglés par le souci de maintenir à tout prix leur niveau de consommation, ou espèrent-ils que ce sont les pauvres qui paieront l’addition climatique ?
Et puis il y a les pervers avec les questions vicieuses : « faut-il mener des recherches pour trouver un mode d’exploitation du gaz de schiste compatible avec la protection de l’environnement ? ». Notez bien les termes : « mener des recherches », pas « faire des forages d’exploration » : avec les « recherches » on imagine des scientifiques en blouse blanche dans leur laboratoire aseptisé, pas des foreurs en train de fracturer le sous-sol dans la boue et le vacarme dans le champ d’à côté. Quant au « mode d’exploitation compatible avec la protection de l’environnement » leur a-t-on dit, aux sondés, qu’il consistait à utiliser pour l’extraction du gaz de schiste un autre gaz dont le potentiel de réchauffement climatique est 4300 fois celui de gaz carbonique ? Bonjour l’environnement !
Et si on vous proposait du gaz disponible sans forage, qui ne provoquerait pas de réchauffement climatique et en plus serait renouvelable ? Vous seriez contre, vous ?
Ce matin, Jean-Louis Schilansky, Président de l’Union française des industries pétrolières (UFIP) membre de CESE[1] désigné par le Mouvement des entreprises de France (MEDEF), donnait une conférence de presse. Il ne s’agit pas de laisser retomber le soufflé du gaz de schiste. La campagne de communication 2014 des industriels pour la recherche d’hydrocarbures non-conventionnel sur le territoire français est en effet lancée depuis quelques jours. Il s’agit de frapper fort, de bousculer l’édifice qui protège encore à peu près les territoires français de la recherche d’hydrocarbures de schiste.
Une campagne de communication pour le gaz de schiste …
Elle a commencé par un ballon d’essai lancé par le Ministre Arnaud Montebourg sur Europe 1 : Il affirmait ne pas désespérer de convaincre le Président de la République de revenir sur sa promesse de ne point exploiter le gaz de schiste, il qu’il faut travailler à trouver des techniques propres[2] .
Elle fut suivie de l’échos donné par le Patron de TOTAL qui depuis DAVOS déclarait « L’Europe dit aujourd’hui: Nous ne voulons pas interdire le développement du gaz de schiste. Par contre, on va demander à ceux qui veulent le faire d’être extraordinairement respectueux de l’environnement, de faire attention. Très bien! C’est le genre de message qu’on aimerait avoir partout[3] ».
Puis le Canard enchainait en indiquant que le Ministre du redressement productif allait voir ce qu’on allait voir (après les élections municipales) et qu’il disposait d’un rapport prouvant que l’on peut faire de la fracturation hydraulique … enfin non, qu’il existe une technique propre pour fracturer le sous-sol en utilisant du gaz liquéfié, précisément de l’heptafluropropane (une potion dont on sait qu’elle aurait un impact désastreux sur l’environnement puisque qu’étant un puissant gaz à effet de serre[4]).
Débarque ensuite -par une interview donnée au Parisien- la navigatrice Maud Fontenoy qui affirme que «Le gaz de schiste est devenu un atout écologique» et qu’il va falloir informer des français très désinformés puisqu’ils ne sont seulement 24% a être en faveur de l’exploitation des gaz de schiste. Elle récidive en publiant une tribune dans le journal Libération[6] où elle affirme sans ambages « grâce aux progrès de la recherche, la fracturation hydraulique n’est plus l’unique procédé d’extraction du gaz de schiste » . On se demande comment celle qui en a « ras le bol des écolos[7]» parvient à ce genre de conclusion sans que son « argumentaire » ne lui soit soufflé par certains industriels. On notera quoiqu’il en soit qu’une fracturation pratiquée avec un liquide reste une « fracturation hydraulique ». Cette technique est donc interdite par la loi.
… et le lancement d’un film de promo sur le gaz de schiste et contre Gasland
Puis on apprend par Usine Nouvelle[8] que le « groupement des entreprises parapétrolières et paragazières (GEP) a produit un film sur le gaz de schiste et la fracturation hydraulique censé prendre le contre-pied du documentaire oscarisé « Gasland » qui sert de porte-étendard aux anti-gaz de schiste. « Le film ‘Gasland’ s’est emparé du sujet, qui aurait dû être une affaire de professionnels« ,explique Jean Ropers, président du GEP. »
Le film voudrait démontrer que « les risques sont maîtrisés par l’industrie » et dire que « Gasland est là qui enflamme l’imaginaire collectif ». On apprend que Josh Fox « dresse un procès d’intention aux exploitants des gaz de schiste » . La scène du robinet qui s’enflamme y est présentée comme Le mensonge du film de Josh Fox. Le film commandité par les pétroliers français est certainement plus fin de son équivalent américain Truthland . Il s’achèvera cependant par une envolée lyrique sur fond de flamme du parc de Chestnut Ridge par la phrase suivante « L’éternelle flamme de méthane brûle au milieu des eaux alors qu’autour à des centaines de km à la ronde aucun gisement de schiste n’est exploité ».
Bien entendu aucun autre argument présenté par Gasland ainsi que la recherche citoyenne en France sur les questions liées aux produits chimiques, à la remontée de produits toxiques ou radioactifs, de retraitement de l’eau de fracturation, d’émission de gaz à effet de serre ne sera abordé, il s’agit avant tout de décrédibiliser Fox … et ceux qui ne croient pas en la « révolution du gaz de schiste »
Resserrons les rangs, car comme le dit si bien Monsieur Schilansky « C’est une longue saga, mais nous n’abandonnerons pas« . Que lui et ses amis soient assurés d’une chose : Ils nous trouveront sur leur chemin.
L’industrie du pétrole agit comme l’industrie du tabac
The Sky is Pink, (le ciel est rose) : La réponse du réalisateur de GASLAND est déjà là!
En 18 minutes, Josh Fox, réalisateur de GASLAND, propose une réponse aux attaques des industriels sur le robinet qui s’enflamme et bien d’autres informations sur les méthodes de lobbying des pétroliers. Une très bonne analyse des moyens par lesquels l’industrie arrive à imposer ses idées malgré des preuves scientifiques contraires. (Cliquez sur CC en rouge, pour activer les sous titres en français)
Pourquoi, au juste, la fracturation hydraulique est-elle une industrie dévastatrice? La meilleure façon de décrire sa singularité, son immensité, sa différence par rapport à d’autres industries et la menace pour la planète?
Quand j’ai interviewé le Dr Anthony Ingraffea Professeur de génie, chargé de l’enseignement à l’Université Cornell et président de la société « Médecins, scientifiques et ingénieurs pour une énergie saine », j’ai réalisé que ses explications étaient peut-être les plus claires et les plus instructives de tout ce que j’avais déjà entendu sur le fracking. J’ai donc élargi l’entrevue initiale pour inclure les réflexions d’Ingraffea sur son cheminement ayant mené un initié de l’industrie à un farouche adversaire du fracking, avec ses descriptions d’une nature fascinante avec ses formations schisteuses vieilles de 400 millions d’années ainsi que, précisément, ce que font les industriels lorsqu’ils perturbent ces créations de la nature.
Ingraffea est peut-être plus connu comme co-auteur d’une étude de l’Université Cornell de 2011 qui a établi le bilan de gaz à effet de serre de l’exploitation du gaz de schiste comme étant supérieur à celui de tout autre combustible fossile comme le charbon. Le chercheur principal de cette étude sur l’effet de serre produit par l’exploitation du méthane issu des formations « schisteuses », souvent appelé « L’étude de Cornell », est Robert Howarth, professeur d’écologie et de microbiologie. La troisième co-auteure est l’assistante de recherche Renée Santoro.
Ingraffea a été chercheur principal dans des projets de recherche et de développement allant de la National Science Foundation, la NASA à travers Schlumberger, l’Institut de Recherche sur le Gaz[3], les Laboratoires de recherche Nationaux Sandia[4], L’Association des Ingénieurs du Fer et de l’acier[5], General Dynamics, Boeing et Northrop Grumman Aerospace. Après avoir été depuis si longtemps au service de l’industrie, il est devenu un adversaire redoutable pour toute personne qui ose s’opposer à lui dans un débat sur la fracturation hydraulique intensive.
Sa passion pour la justice sociale a influencé sa carrière d’enseignant. Il a favorisé l’entrée des femmes et des minorités dans le métier d’ingénieur. Il a reçu plusieurs distinctions parmi lesquelles celle du « professeur de l’année » en 1997 décernée par la Société des Femmes Ingénieures[6], mais aussi en 2001 le prix Daniel Luzar ’29 de l’excellence en enseignement décerné par le College of Engineering. Il a organisé et dirigé la Synthesis National Engineering Education Coalition. Sa mission: l’amélioration de la formation des ingénieurs de premier cycle et l’attrait d’un plus grand nombre de femmes et de minorités sur le terrain.
Ceux qui ont vu Ingraffea en action le connaissent pour sa simplicité et sa clarté, son refus de mettre en accusation ses adversaires sur tout, son approche rigoureuse, sur des bases scientifiques, la logique avec laquelle il les démolit et son sens de l’humour. Il y a quelques années, vers la fin d’une longue conférence en Pennsylvanie (voir la vidéo ci-dessous), Ingraffea mentionnait que sur le site Internet d’Halliburton Corporation la société mentionne l’acide chlorhydrique (HCl) parmi ses produits chimiques de fracturation. Halliburton note également que l’acide chlorhydrique est couramment utilisée dans la préparation des olives noires.
Ingraffea: « C’est vraiment agréable de savoir que… » dit-il, il attend quelques secondes la réaction de son auditoire (rires). Avec sa couronne de cheveux blancs, le sourcil noir et un visage tout droit venu de Sicile. Ce visage regarde maintenant son public étonné avec espièglerie. « Donc je suis maintenant censé moins craindre les olives noires? » Pause – rire… « ou avoir plus peur de l’acide chlorhydrique utilisé dans la fracturation? » Il sourit, secoue la tête et reprend l’air crédule « Je ne sais pas à quoi on veut en venir. De toute évidence, avec 50 000 gallons de l’acide chlorhydrique, et il doit être acheminé par camion et stockés sur le site, et il est injecté [sans être] dilué … parce qu’il doit aller là-bas au fond et faire son boulot, qui est de dissoudre toutes ces merdes dans les perforations du schiste! Donc me dire que c’est également utilisé dans la préparation des olives noires ne m’apporte aucune information. Ça m’agace ! » Pause, plus de rires. « Et je vais continuer à manger des olives noires, le fruit de la passion des Siciliens ! »
Q. Pouvez-vous nous parler de votre carrière antérieure et comment vous en êtes arrivés à vos points de vue actuels?
A. Au début avec un diplôme en génie de l’aérospatiale de Notre-Dame, et quelques années à la « Grumman Aerospace Corporation » je m’orientais vers une carrière d’astronaute. Les choses se passèrent différemment : la guerre du Vietnam, la première crise énergétique, je m’orientais finalement vers une carrière universitaire, et j’ai commencé à étudier la mécanique des roches en 1974 à l’Université du Colorado. Ma thèse de doctorat portait sur la propagation des fissures dans la roche. Peu d’entre nous sont entrés dans ce domaine, mais avec cette première crise énergétique, c’était comparable au défi d’aller sur la lune: comment obtenir plus d’énergie [à partir de combustibles fossiles] dans la roche. J’ai commencé des recherches sur ce sujet pour la NSF [L’Institut National des Sciences] et le DOE [Ministère de l’Energie] en 1978, et ai commencé à recevoir des fonds de recherche ainsi que des conseils de l’industrie pétrolière et gazière en 1980. Ce soutien de l’industrie a continué jusqu’en 2003, avec une grande partie en provenance de l’Institut de Recherche sur le Gaz[7] (maintenant appelé l’Institut Technologique du Gaz) et de Schlumberger[8]. Le travail avec Schlumberger mettait l’accent sur divers aspects de la fracturation hydraulique. Le seul contact que j’ai eu avec le développement du gaz de schiste était en 1983-1984. J’ai passé ma première année sabbatique au Laboratoire national Lawrence Livermore à travailler sur ce qui s’appelait alors au ministère de l’Énergie le « Projet du schiste dévonien de l’Est ». Nous avons utilisé la simulation informatique pour essayer de comprendre la rupture du schiste déjà fracturé. [Le schiste a déjà des fractures naturelles: voir les commentaires d’Ingraffea ci-dessous] Mais il s’est avéré être une impasse, personne ne savait comment le faire, ça ressemblait à un problème insoluble.
LA NAISSANCE DE FRANKENSTEIN
Les fractures dans le schiste sont apparues naturellement, il y a des millions d’années. Et ce réseau de fractures naturelles est essentiel pour le « fracking ». Si la roche n’avait pas été fracturée par la nature, l’homme ne pourrait pas la fracturer et la re-fracturer efficacement. Mais puisqu’elle est déjà naturellement fracturée, il n’y a aucun moyen humain de savoir où le fluide de fracturation ira. En mathématiques ce qu’on appelle le « chaos non linéaire » s’applique ici, c’est-à-dire que le moindre changement au départ engendre un énorme changement dans les résultats. Ce n’est qu’en 2007 ou 2008 que j’ai appris qu’on avait découvert le moyen de le faire. J’ai été atterré par la solution mise en œuvre qui était le développement à grande échelle de la fracturation hydraulique dans une multitude de puits avec de longs forages latéraux. C’était comme si j’avais travaillé sur quelque chose toute ma vie et que quelqu’un vienne et le transforme en Frankenstein.
Q. Pourriez-vous expliquer ce que sont ces forages latéraux? A. Le forage latéral est la partie qui serpente à travers la couche de schiste quelle que soit la direction que prenne celui-ci.
Q. Et le liquide de fracturation (slickwater)? R. Slickwater, c’est le nom donné au fluide de fracturation. Il a été mélangé avec un lubrifiant car contrairement à ce que vous pourriez penser, l’eau n’est pas suffisamment « glissante » ou visqueuse pour faire le travail.
Q. Pourrions-nous revenir sur le fracking? Y a-t-il un seul puits?
A. Oui. Dans ce qu’on appelle la fracturation conventionnelle pour le gaz naturel classique, il n’y a qu’un seul puits par bloc. C’est parce que l’on espère atteindre un grand volume avec une forte concentration de gaz, comme une bulle piégée si vous voulez. Or ce n’est pas le cas dans le cas des gisements non conventionnels, où le gaz est éparpillé, non concentré, donc on a besoin de percer un peu partout avec de nombreux forages par puits et de nombreux puits par bloc.
Q. Qu’est-ce qu’un « pad? » Est-ce du ciment?
A. [rires] Non, on fait simplement référence à une zone. Le « pad » est la zone que l’opérateur utilise, celle nécessitée pour mener l’ensemble des opérations de forage et de fracturation, de stockage, pour l’eau douce ainsi que pour la rétention des eaux usées. Si vous regardez les photographies aériennes, tout ce que vous voyez-toutes les plates-formes de forage, de camions etc. ce sont des « pads ». Et bien sûr ce système qui requiert la multiplication des puits, signifie le développement de beaucoup de puits dans la région, et l’agencement des « pads » les uns à côté des autres, c’est ce que l’on peut constater lorsqu’on survole la région. Il y aura un « pad » à un mile (1,5 kilomètre) au nord, un autre à un mile au sud, encore un à un mile à l’est, et un autre à un mile à l’ouest (…/…)
Le développement moderne avec l’exploitation du gaz de schiste est, à mon avis, l’inverse de ce que la nature a fait au cours des 400 derniers millions d’années. Avec le développement de l’exploitation du gaz de schiste, nous libérons le carbone que la nature a stocké pendant tout ce temps. 400 millions d’années ont été nécessaires à la nature pour le stockage souterrain du carbone et de l’eau dans les océans. Et maintenant, les humains débarquent et veulent libérer le carbone et le font en prenant l’eau douce à la surface de la terre et en la séquestrant sous terre. Et nous l’obtenons par l’injection par pompage de l’eau vers le bas. Et ceci au moment même dans l’existence de l’humanité où le réchauffement climatique provoqué par l’émission excessive de dioxyde de carbone et de méthane et où la pénurie d’eau sont des problèmes mondiaux ! Pour moi, c’est « Frankensteinien », diabolique, un processus mortel.
Q. Que pensez-vous qui soit le plus dangereux dans la fracturation hydraulique?
A suivre deuxième partie … les conséquences de l’industrie de l’extraction des hydrocarbures dits de schiste
Ellen Cantarow a été journaliste pendant les 35 dernières années, et une écrivaine publiée depuis les années 1960. Ses écrits sur Israël et la Palestine ont été largement publiés. Elle s’est plus récemment penchée sur les questions environnementales, en particulier sur l’impact du « fracking » sur les communautés. Elle est contributrice de EcoWatch, CBS News, The Nation, Alternet, La Revue européenne de l’énergie, Le Monde Diplomatique, Al-Jazeera English et bien d’autres.