Yeux fermés, bras ouverts, la Pologne dit « oui » au gaz de schiste

Publié: 12 mars 2013 dans énergie climat, forage d'hydrocarbures, gaz de schiste
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… ou comment les villageois en Pologne se font envahir par l’industrie du gaz de schiste
Julien Mucchielli | Étudiant journaliste Publié avec l’accord de l’auteur. Précédente publication 11.03.2013 sur Rue89
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Le sous-sol regorge de gaz de schiste, les majors nord-américaines accourent… Et la Pologne se voit déjà autosuffisante. Mais le manque de transparence inquiète.

entree_lewino_pologne_gaz_de_schisteAu bord de la route qui sillonne champs et forêts, un panneau vert annonce en deux langues le hameau de Lewino. Ici, c’est la Cachoubie, une terre qui se targue de posséder sa propre langue et sa culture. Un pays au cœur de la région administrative de Poméranie, où d’innombrables lacs s’étirent et délimitent terres agricoles et forêts de bouleaux.

Les chemins sont déserts, et les cheminées fument – à moins que ce ne soit la brume matinale qui s’accroche aux toits des masures. Au cœur du hameau, encerclé par les champs labourés, une immense dalle de béton arbore en son centre une drôle de vanne rutilante, faisant l’effet d’un phare dans le brouillard. C’est la tête d’un puits qui devrait servir à l’exploration du sous-sol, à la recherche du gaz de schiste dont regorgent les alentours.

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Déception après les fortes estimations US

Le 21 mars 2012, un rapport de l’institut géologique polonais établit les réserves de ce gaz dit non-conventionnel à 1 920 milliards de mètres cubes. En tenant compte des moyens techniques aujourd’hui disponibles, 346 milliards à 768 milliards de mètres cubes seraient directement exploitables. C’est dix fois moins que les 5 300 milliards pronostiqués par une étude de l’agence américaine de l’énergie un an plus tôt.

Qu’importe, cela représente environ 50 ans d’autosuffisance gazière pour la Pologne. Et une aubaine pour les compagnies énergétiques du monde entier.

Essentiellement nord-américaines – sur dix-neuf, deux sont polonaises – ces sociétés affluent, et essaiment leurs puits qui serviront à l’exploration. Le gouvernement polonais leur a cédé des permis à bas prix, décidé à favoriser l’expansion rapide de cette industrie.

La Pologne achète 70% de son gaz à la Russie, à un prix relativement élevé. Les 30% restants proviennent d’Allemagne, qui tient ce gaz de la Russie. La production massive de gaz de schiste assurerait donc, enfin, la sécurité énergétique au pays, tout en l’affranchissant de la tutelle du géant russe.

Des avantages à qui rejoint « cette aventure »

L’emballement pour le gaz de schiste est immédiat. Tout le monde espère enfin se défaire du voisin russe tant redouté, et les médias autant que l’opinion publique approuvent ce progrès, ce « miracle du gaz de schiste ». Le gouvernement compte sur la création de 500 000 emplois directs et indirects, et d’importants bénéfices financiers, notamment fiscaux. Dans son dernier budget, l’Etat prévoit d’investir dans cette industrie 12 milliards et demi d’euros d’ici 2020.

Des lois sur mesure 1 de 2Début 2012, une nouvelle loi entre en vigueur, refondant le droit minier polonais. Cette loi favorise l’exploration du gaz de schiste par les compagnies énergétiques. Le premier ministre Donald Tusk l’expliquait en mai 2012 :

« Il est nécessaire de mettre en place un régime fiscal spécial pour cette manne économique, avec un système juridique qui puisse être profitable aussi bien pour notre propre pays, mais également avantageux pour ceux qui viendront coopérer avec nous dans cette aventure. »

Il s’agit par là de faciliter le travail d’exploration, pour que l’industrie entre dans sa phase d’exploitation le plus tôt possible, devenant économiquement rentable. Le gouvernement espère que ce stade débute en 2014. « Pas avant sept ou dix ans », tempère Andrzej Sikora, directeur de l’institut des études énergétiques, un think tank qui conseille le gouvernement et les compagnies.

Faire baisser les prix du gaz russe

L’expert souligne les difficultés rencontrées par les sociétés de forage, qui ne parviennent pas toujours facilement à déceler les réserves mirobolantes. Un seul forage d’exploration coûte entre 13 millions et 14 millions d’euros, estime PGNiG, l’une des compagnies polonaises qui fore déjà des puits. Selon sa présidente Grazyna Piotrowska-Oliwa, on ne connaîtra pas l’état des réserves avant deux à trois ans. Et une montée en production conséquente prendra au moins dix ans.

Néanmoins, les premiers millions de mètres cubes de gaz de schiste « made in Poland » offriront des arguments supplémentaires dans les négociations avec Gazprom pour faire baisser les prix du gaz russe. Un motif de réjouissance immédiat à Varsovie.

De la vodka pour que tout se passe bien

Les habitants voient ainsi pousser sur leurs terres des dizaines de puits, qui déjà émergent aux quatre coins du pays. Et surtout en Poméranie. Cette région du nord-ouest, très rurale, est la plus riche en gaz de schiste. C’est aussi une région pauvre, pour qui cette industrie est l’opportunité de créer de l’emploi et de la richesse. Et d’assurer l’indépendance énergétique, encore.

« Il est important pour nous d’assurer une indépendance au niveau local, notamment pour éviter les coupures énergétiques dans les périodes de grand froid », plaide Maria Klawiter, jeune femme blonde avenante, chargée de mission pour le gaz de schiste en région de Poméranie.

Pour le compte du gouvernement, elle parcourt les localités du territoire, rencontrant les élus locaux et les habitants. La plupart sont acquis à la cause, ou n’y trouvent rien à redire sur le principe. Il est vrai que les compagnies soignent leur communication. Comme à Lewino, début 2012, où le canadien Talisman Energy a organisé un cocktail, avec victuailles et vodka à profusion, laissant les invités ravis.

Qui exploitera enfin le puits du village ?

Malgré cet emballement, certains habitants de la bourgade s’estiment mal informés. Justyna Kos, une agricultrice quadragénaire, a créé une association qui tente de glaner des informations. Quotidiennement, elle fait des revues de presse, interpelle la compagnie et les pouvoirs publics, pour savoir ce qu’il adviendra du puits de son village.

« Il y a un mois, une annonce dans la presse locale prédisait le retour de Talisman Energy [après le cocktail, ndlr]. Puis, un autre article a affirmé que la compagnie allait fermer son bureau à Varsovie, et quitter la Pologne. La concession serait reprise par des Chinois. »

Il ne s’agit même pas de protester. Tout le monde, sur le principe, est favorable. Mais autant tirer profit de cette aubaine équitablement. Le maire de la commune de Linia, dont dépend Lewino, n’est que déférence face aux aspirations de l’industriel qui bénéficie de facilités administratives.

Monika, l’une des rares à se méfier
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Ailleurs en Cachoubie, au village de Stzeszewo, un puits turbine. Ici, la fracturation a déjà eu lieu, et les travailleurs du gaz s’affairent sur le site. A quelques centaines de mètres seulement, des habitations. C’est là qu’habite Monika Galasiewicz, une jeune femme agent immobilier dans la ville voisine de Lebien.

Elle est l’une des rares à se méfier de la nouvelle industrie. Monika tente d’alerter ses concitoyens sur les dangers environnementaux liés à la fracturation hydraulique. Souvent en vain.

« Pour certains habitants, nous sommes des hurluberlus. “Pourquoi s’opposer à un progrès technique qui nous rapporterait de l’argent ?” Voilà ce qu’ils disent. »

Pourtant selon elle, les dégâts se font déjà sentir. « Ils ont enfoui des résidus de forage dans le champ qui jouxte le puits, tout le monde l’a vu », s’étrangle-t-elle. Ses voisins, eux, profitent des avantages directs liés à la présence des ouvriers.

Menace sur les réserves d’eau (et les agriculteurs)

L’hôtel du coin ne désemplit pas depuis des mois, et plusieurs personnes ont été engagées dans la sécurité du site. « Ils voient les bénéfices à court terme et n’ont rien à faire des conséquences sur la nature », déplore-t-elle, dépitée.

Des lois sur mesure 2 de 2Peu nombreux, les écologistes essaient de s’organiser. Çà et là, émergent de petites associations, comme celle de Monika. Une figure s’impose. Marek Kryda, 54 ans et la moustache fine, est le porte-voix indiscutable de la question verte. Il s’insurge contre la folie du gaz de schiste.

Selon lui, cette industrie est obsolète avant même d’exister. Surtout, il décrie les conséquences graves qu’elle pourrait avoir sur les réserves d’eau de la région. La Pologne en général, et la Poméranie en particulier en manquent cruellement.

Or, pour réaliser une fracturation, 15 000 m3 d’eau sont nécessaires. « Pour l’approvisionnement, ils n’auront d’autre choix que de pomper les nappes phréatiques, au détriment des agriculteurs », dénonce Kryda. Une réelle menace pour les habitants qui vivent essentiellement du travail de la terre et de l’élevage. « En été, le niveau des nappes est très bas. Un pompage intense pourrait conduire à de véritables pénuries », prévient-il.

A Lewino, Justyna Kos confirme que Talisman Energy a rénové les pompes d’irrigation, démontrant la volonté de l’entreprise de s’y raccorder pour alimenter son puits.

Une énergie propre, comparée au charbon

L’eau, la grande affaire. Car à la pénurie pourrait s’ajouter la pollution. La fracturation hydraulique, procédé par lequel on injecte à 800 bars de pression un mélange d’eau (à 93%), de sable et de produits chimiques, a déjà fait des ravages environnementaux en Amérique du Nord. En fracturant la roche, ce mélange se disperse dans le sous-sol, mal contenu par la protection métallique qui isole le puits. Une partie du liquide regagne la surface, et stagne dans un bassin de rétention. Le reste, 30% à 90% selon les études, circule sous terre, et peut contaminer les nappes phréatiques.

Mais les habitants ne semblent guère se soucier des conséquences. Ils écoutent le gouvernement et les compagnies qui leur expliquent que les techniques ont évolué. Plus sûre, plus propre, la fracturation sèche permettrait d’éviter les avaries. Une technique qui, hélas, est loin d’être opérationnelle, mais qui rend le gouvernement optimiste.

Maria Klawiter, elle, martèle que « la fracturation hydraulique n’a aujourd’hui rien à voir avec ce qui s’est pratiqué aux Etats-Unis il y a vingt ans. Elle respecte les standards environnementaux de l’Union européenne, et ne présente presque plus de risques ». Surtout, elle insiste sur la « propreté » de cette énergie, comparée à la combustion du charbon.

« 93% de notre énergie provient du charbon, l’énergie la plus polluante pour l’atmosphère, celle qui produit le plus de gaz à effet de serre. Passer au gaz de schiste nous permettra de réduire notre bilan carbone. »

« Ça en sera fini du tourisme » sur la Baltique

Marek Kryda ne partage pas cet optimisme. D’abord, il fustige tout l’argent investi dans les énergies fossiles, au détriment des énergies renouvelables. Puis, il conteste l’ampleur du nombre de nouveaux emplois. « La plupart des emplois qualifiés seront importés par les compagnies, car nous n’avons pas les ressources nécessaires », prévient-il. Enfin, il alerte sur les conséquences néfastes induites par l’industrie minière, au détriment du tourisme.

« Au bord de la mer Baltique, 80% des gens vivent directement ou indirectement du tourisme. Si des dizaines de puits travaillent le long de la côte, ça en sera fini de ce secteur. »

Plusieurs puits ont déjà poussé sur cette côte bordée d’immenses plages de sable surmontées de dunes. Dans ce coin très prisé en été, où nombre de Polonais viennent s’adonner aux sports nautiques, certains habitants s’inquiètent des forages. Et de l’activité sismique qui en découle : les murs de certaines maisons arborent de nettes fissures sur plusieurs mètres. Résultat direct, selon leurs propriétaires, de la fracturation.

Un espion dans une réunion d’information

Plusieurs s’organisent, exigent des explications et des réparations auprès des compagnies énergétiques. Certains ont pris la fibre écologique. Régulièrement, ils se réunissent, discutent et débattent. Ils ne comprennent pas que les industriels et le gouvernement restent si discrets sur la nature de cette activité. Beaucoup, comme les agriculteurs, assistent à ces réunions sans être engagés, simplement pour s’informer et comprendre.

Début octobre 2012, l’une de ces réunions s’est tenue dans un hôtel de la ville de Leba. Dans l’assemblée, une taupe, mandatée par une compagnie énergétique, enregistre les discussions. L’homme en tire un rapport, qu’il transmet à sa hiérarchie et aux autorités polonaises. La conclusion de ce document relate les grandes décisions prises lors de la réunion : créer un centre de coordination des actions, interpeler les députés, informer le médiateur chargé des affaires citoyennes, demander des rapports sur l’impact environnemental.

Tout cela, consigné à l’adresse du ministère des Affaires étrangères, démontre le souci du gouvernement de ne pas se faire déborder par des activistes qu’ils jugent « écofanatiques ». C’est le quotidien Gazeta Prawna qui a révélé l’espionnage.

« On est pour, sur le principe »

L’issue du combat ne laisse aucun doute, et les écologistes ne se font guère d’illusion. La Pologne, qui se développe à un rythme effréné, a besoin d’énergie. Ne pas recourir à cet eldorado gazier serait perçu comme un renoncement à une expansion économique qui fait la fierté du pays. Alors les puits se multiplient le long des routes de campagne, entre deux champs.

Mais à Lewino, personne ne connaît encore l’avenir du puits foré cette année : fracturera ? Fracturera pas ? Justyna Kos, l’agricultrice, prévient :

« On est pour, sur le principe. A condition qu’il n’y ait aucun préjudice pour l’environnement. Qu’on ne doive pas quitter nos terres polluées. Dans le cas contraire, on s’y opposera. »

commentaires
  1. therese Delfel dit :

    « Aucun préjudice pour l’environnement. Dans le cas contraire, on s’opposera » ? Alors ce sera trop tard ! Si les habitants attendent de voir les préjudices sur le milieu naturel, ils donnent leur aval à des destructions IRREVERSIBLES, hélas …

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